Grand Dialogue National: un dialogue de sourds en perspective

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Paul Biya a jeté une bouteille à la mer.

Le cauchemar de Genève, puis le voyage avorté de Tokyo sous la menace de la BAS, la brigade anti-sardinard. A quelques semaines de là, l’ouverture de l’Assemblée générale des Nations unies avec le spectre d’une résolution sur (contre?) le Cameroun. Il ne fallait pas agacer davantage le lion d’Etoudi pour qu’il sorte de sa tanière. Ce que déteste le Président Paul Biya. Il ne fallait pas davantage pour qu’il se résolve à convoquer un dialogue dont il n’a jamais voulu entendre parler. Mais un dialogue selon une logique parfaitement maîtrisée depuis le début des années 90, à l’époque où le vent de la démocratie soufflait furieusement en Afrique et qu’ici et là, les forces vives de la nation se retrouvaient sous l’arbre à palabre, avec la formule consacrée : conférence nationale souveraine. Suivie de près par son alter ego : la commission électorale nationale souveraine (ceni).

Paul Biya ne voudra entendre parler ni de l’une, ni de l’autre. Il imposera sa « tripartite » et en lieu et place d’une Commission électorale indépendante, il offrira le service minimum : l’Observatoire national des élections (Onel) dont le rôle ne consistait qu’à… observer, laissant comme par le passé la tâche au puissant ministère de l’administration du territoire.

Plus tard, Paul Biya concédera sans concéder la mise en place d’Elections Cameroun, une commission électorale dont le premier mérite ne sera pas son indépendance vis-à-vis du pouvoir.

La tempête étant passée, Paul Biya s’empressera, en avril 2008, de faire sauter le verrou de la limitation des mandats. Un retour en quelque sorte à la case départ.

Pas de face à face entre les belligérants

L’histoire va-t-elle se répéter avec une tripartite version 2019 sous l’appellation grandiloquente de « Grand Dialogue National »? Il n’est pas impossible que ce soit cela le souhait des organisateurs qui, tout en assurant une grande publicité à l’opération, s’assureront bien que le dialogue, qui porte pourtant essentiellement sur la situation dans le nord-ouest et le sud-ouest comme l’a affirmé le président Biya dans son adresse à la nation, ne mettra pas face à face les belligérants. Car s’il s’agit bien de résoudre la crise anglophone, le face à face attendu entre le pouvoir et les insurgés n’aura pas lieu à Yaoundé, mais il se poursuivra sur le terrain, et il y a lieu de penser qu’il s’intensifiera. Les groupes armées ont déjà annoncé qu’ils ne prendront pas part à un dialogue qu’ils qualifient de parodie. Plusieurs leaders anglophones sont en prison, et purgent des peines lourdes qui vont jusqu’à la prison à vie. Le professeur Maurice Kamto, président du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun, n’est quant à lui pas encore jugé, mais il croupit à Kondengui depuis plusieurs mois en compagnie de plusieurs cadres de son parti de partis alliés. Il n’a pas encore été jugé, mais les charges qui pèsent contre lui, dont la rébellion et l’hostilité à la nation, lui font risquer la condamnation à mort. Il continue de revendiquer la victoire à l’élection présidentielle d’octobre 2018. Les formations politiques des leaders emprisonnés ont posé comme toute première condition à leur participation au Grand Dialogue, la libération de ces derniers.

A la place du face à face tant attendu, toutes les « forces vives de la nation », avec des préférences suivant la couleur des obédiences partisanes, ont été conviées à une semaine historique à Yaoundé. Pas de débats publics donc. En dehors du coup d’envoi solennel et de la clôture du grand Dialogue, tous deux présidés par le Premier ministre, les discussions et résolutions seront l’exclusivité des commissions.

Les absents du Grand Dialogue National

Quel sort sera réservé aux résolutions qui sortiront du Dialogue National? Personne n’a pris d’engagement dans ce sens, encore moins le chef de l’Etat. En attendant, le ballet des délégations régionales qui se succèdent à Yaoundé présage de journées festives dans la capitale politique du pays. La caisse des « perdiem », qui intéresse au plus haut point nombre de participants, est déjà ouverte. On retrouve sur les réseaux sociaux les « décharges » après perception de l’argent. Vrai? Fake? Les réseaux sociaux sont ce qu’ils sont.

Depuis sa colline d’Etoudi, Paul Biya, qui sera aussi un des grands absents du Dialogue, suivra certainement de près sa nouvelle alchimie politique qui sera concoctée et savourée au Palais des Congrès par ses partisans, toiletté pour la circonstance. Le vent soufflera-t-il une fois de plus, 27 ans après les années de braise, du côté du chef de l’Etat? C’est une nouvelle bouteille qu’il jette à la mer, espérant qu’elle échouera sur des berges chaleureuses.

Peu d’observateurs pensent néanmoins que le président Biya dispose des atouts des années 90. Si à l’époque, les contestations étaient fortes, elles n’avaient pas pris la forme de lutte armée. Avec plus de 2000 morts au compteur, le défi est nettement plus sérieux. Sans compter les islamistes de Boko Haram qui continuent de sévir dans l’Extrême-Nord, malgré une baisse d’intensité.

A tout cela il faudra ajouter l’âge du président (87 ans) et l’usure du pouvoir (37 ans à la tête du Cameroun).

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